Procès contre Texaco Retour Back

Texte: Juan Fernando Andrade. Revue “Terra Incognita“. Septembre-Octobre 2008

30000 autochtones et paysans de l’est de l’Équateur ont intenté une action contre Chevron Texaco. Tout a commencé en 1993 dans un tribunal de New York et se poursuit en Equateur depuis 2003. C’est la première fois qu’une compagnie pétrolière nord américaine doit répondre à la loi d’un autre pays. Le procès est long et pourrait se poursuivre encore durant plusieurs années. En 2009, en théorie, le verdict devrait tomber. Quelle que soit la décision du juge, la partie qui sera déclarée coupable fera appel. Pendant ce temps, la vie continue ici pour les gens qui se souviennent de leurs morts, consolent leurs malades, et entretiennent l’espoir. De toutes manières, c’est tout ce qui leur reste. “Les véritables héros de cette bataille sont les personnes atteintes de cancer qui luttent jour après jour contre leur maladie et celle de leurs enfants. Les héros sont ceux qui ont dépensé toutes leurs économies pour des consultations médicales“ dit Pablo Fajardo, avocat des plaideurs.

Pablo est né à El Carmen, dans la province de Manabi le 8 juillet 1972. “J’ai 8 frères et une sœur. Mes parents, agriculteurs, ont vécu dans des conditions économiques déplorables. Nous sommes passés d’un lieu à un autre afin de fuir la sécheresse. Nous sommes arrivés dans l’est durant mes études collégiales. Durant le jour je travaillais dans l’entreprise ‘Las Palmeras del Ecuador’. De 18h à minuit j’allais à l’université. J’y suis resté pendant 4 ans et j’ai décroché le baccalauréat en sciences sociales. “ Pablo a été licencié par ‘Las Palmeras del Ecuador’ car il a demandé de meilleures conditions de travail et une hausse de salaire pour les ouvriers. “ Nous avons travaillé avec des produits chimiques sans protection et avons gagné un salaire de misère. Certaines personnes, des espions, nous surveillaient pour voir si nous étions en train d’organiser un syndicat.“
Puis Pablo a travaillé pour une compagnie pétrolière. “Je m’occupais du nettoyage lorsqu’il y avait des fuites. Je nettoyais les déversements avec machette, pic et pelle. Je me suis aperçu que les fuites provoquaient une importante pollution environnementale. J’ai fait des réclamations pour que nous soyons mieux protégés du contact du pétrole et que nous soyons mieux payés. Je fus à nouveau licencié. Il me semble qu’il n’est pas bon de réclamer“, dit-il en souriant.

Avec un groupe de jeunes et d’agriculteurs, à l’âge de 17 ans, Pablo a fondé le ‘Comité des Droits de l’Homme de Shushufindi’. “Lorsque j’ai terminé mes études secondaires, j’ai suivi le seul cours disponible dans notre village. J’ai fréquenté un institut d’études en informatique, parce qu’il n’y avait rien d’autre. Au moins, aujourd’hui, cela me permet de me servir d’un ordinateur et de faire du traitement de texte“.
En 1996, sans travail, il s’est marié et a aidé financièrement ses jeunes frères et sœurs afin qu’ils poursuivent leurs études. Pablo s’est octroyé le luxe de se dédier entièrement au ‘Comité des Droits de l’Homme‘. “Le problème fut le salaire. Je gagnais environ 300000 sucres par mois et lorsque nous sommes passés au dollar, mon salaire fut de 45 dollars. Grâce au clergé catholique j’ai bénéficié d’une bourse pour étudier par correspondance les sciences juridiques et le droit, à l’Université Technique de Loja. Le clergé a pris en charge l’inscription et les livres. Le reste de mes dépenses fut pris en charge par mes amis du Comité“. Comme si cela n’était pas suffisant, Fajardo a fondé et dirigé pendant les premières années, une école pour adultes analphabètes. A cette époque, les journées de Pablo tiennent du marathon dans tous les sens du terme. “Je me levais à 3h30 du matin pour étudier jusqu’à 7h00. Je me trouvais au bureau du Comité de 8h00 à midi. De midi à 13h00, je diffusais des nouvelles dans une radio. Retour au bureau de 14h00 à 17h00 et ensuite je préparais les cours que je donnais à l’école les soirs de 19h00 à 22h00. “ Ce fut son emploi du temps jusqu’en 2004, lorsqu’il a terminé ses études et débuté sa thèse. Grâce à son stage il plaida la cause du ‘Front de la Défense de l’Amazone’ en 2003 et jusqu’au mois de mai de cette année, date à laquelle l’action en justice fut transférée dans notre pays, il s’est joint aux avocats des plaideurs. Il devint avocat en 2006. Le procès contre Texaco, la requête environnementale la plus importante depuis le début de l’histoire de cette planète, est son premier cas. Le montant estimé que la compagnie devra payer pour les dommages environnementaux,les problèmes sociaux et les programmes de santé, oscillera entre 7 et 16 millions de dollars.

Pablo fait partie d’un groupement d’avocats équatoriens et nord américains qui travaille avec l’appui d’un cabinet juridique de Philadelphie. Il s’agit d’une petite équipe dont le budget est limité. A l’opposé, à Quito et Washington DC, il y a un prestigieux groupement de juristes spécialisés qui comme toutes les équipes reliées à des compagnies pétrolières multinationales reçoit des millions de dollars annuellement.
En 1972, année de naissance de Pablo Fajardo, Texaco a extrait le premier baril de pétrole du sol équatorien et cela se poursuit depuis plus de deux décennies. Texaco admet avoir déversé plus de 18 000 millions de gallons de déchets toxiques sur les terres équatoriennes pendant sa présence dans le pays. La compagnie reconnaît également que le sol qui a absorbé les dangereux résidus est le territoire sur lequel vivent 6 nationalités autochtones. Parler du sol revient à parler des déchets toxiques qui s’infiltrent dans la terre, rejoignent les rivières, lacs et estuaires dont les eaux sont utilisées par les habitants pour se laver ou cuisiner et qui deviennent malades ou qui sont bues par les animaux qui finissent par mourir.

Grâce à un procès appelé ‘Discovery’, qui exige que l’accusé fournisse au plaideur tous les documents qui ont une relation avec le sujet du litige, les avocats du “Front de la Défense de l’Amazonie“ ont eu accès à certaines archives de Chevron-Texaco, dans lesquelles est détaillé de façon très explicite comment il fallait procéder pour offrir des pots de vin aux auditeurs . Il existe un document daté de 1972 dans lequel on explique aux employés en travaillant en Equateur quels sont les incidents environnementaux qui doivent être rapportés et ceux qui ne doivent pas l’être. Littéralement, il est écrit que les incidents doivent être rapportés uniquement lorsqu’ils sont connus de la presse ou du gouvernement. Dans le cas contraire il ne faut pas enregistrer l’incident et détruire les rapports qui le concernent. Des apartés comme celui-ci figurent dans les documents que Fajardo a envoyé à la cour pour que le juge se rende compte de certaines pratiques de Texaco.

En décembre 2007, Pablo fut l’un des six gagnants, parmi 7000 participants de 93 pays, du concours ‘Les Heros’ de la chaine de télévision CNN. Il a gagné dans la catégorie ‘Lutte pour la Justice’. Quelques heures après la publication de cette nouvelle, Chevron a envoyé un communiqué de presse à plusieurs médias de communication. Le bulletin débutait en ces termes: “La distinction dont a fait l’objet Pablo Fajardo de la part de CNN n’est rien de plus qu’un mauvais exemple de la ‘Fraude du siècle’, qui est perpétrée dans ce cas dans les médias de communication par Fajardo et ses acolytes avocats et activistes. Chevron ne voit rien d’héroïque dans de le fait de faire obstruction à la justice, de fabriquer et de falsifier des évidences, ou d’exercer une pression illicite sur la cour en incitant certains fonctionnaires du gouvernement à s’ingérer dans le jugement contre Chevron en Equateur“. J’ai lu ce passage à voix haute et Pablo, en souriant m’a dit: “Tu te rends compte, maintenant ils prétendent que je contrôle CNN“.

Nous avons accompagné Pablo et Luis Yanza, le coordinateur du ‘Rassemblement des victimes de Texaco’ durant un bref ‘toxic tour’, une visite guidée des zones touchées par les activités pétrolifères. Nous vîmes de nos propres yeux la preuve: une lagune noire et épaisse au centre d’une montagne. Ensuite nous avons entendu en fade in la pluie. Nous sommes restés suants dans notre camionnette alors qu’une grosse averse s’abattait sur nous. Puis le soleil a chauffé la lagune de pétrole jusqu’à la cuisson. Ceci l’a transformée en une soupe qui dégageait une fumée et une odeur d’essence. Il a fallu que nous partions parce l’odeur était écoeurante et provoquait des nausées. Nous avons pu fuir, contrairement à ceux qui vivent dans les environs.

A Lagro Agria, Pablo se rend de son bureau à la cour à bicyclette, bicyclette qui a déjà effectué bien des kilomètres.Il traverse Shushufundi, ‘son village’, à pied, s’arrêtant toutes les cinq minutes pour recevoir, les salutations, félicitations et embrassades. On le questionne, “Pablito, allons-nous gagner ? “. Fajardo n’a aucun doute. Les gens le croient. Pablo n’est pas un étranger qui vit à Quito et se rend dans l’est de temps en temps. Pablo est un des leurs. En 2003, Fredo Valverde fut assassiné. Il fut son meilleur ami. Avec lui il a fondé le ‘Comité des Droits de l’Homme de Shushufundi’ et l’école pour adultes analphabètes. Une année plus tard, Wilson Fajardo un de ses jeunes frères fut trouvé mort et défiguré. Aucun de ces cas n’a été résolu. Pablo et sa famille ont reçu des menaces de mort lorsqu’ils ont tenté d’en savoir plus sur cette affaire. “Ils nous dirent qu’ils allaient tuer nos enfants et violer nos femmes“, me raconte José, frère ainé de Pablo et président actuel du ‘Front de la Défense de l’Amazonie’. Après l’assassinat de Wilson, la famille s’est désintégrée; chacun, incluant les enfants de Pablo et sa mère, reste de son coté pour se protéger. Les choses ne seront jamais plus comme avant. Pablo ne souhaite pas que quelqu’un ait le même type de jeunesse que lui: “Ne jamais se reposer, demander de l’argent à sa mère pour pouvoir étudier. Il faut que les jeunes aient du temps pour eux, pour aller danser, pour jouer au football“. Ce qui lui pèse le plus est de ne voir ses enfants que tous les quinze jours pendant trois ou quatre heures au plus. “J’ai une dette envers eux et j’espère pouvoir la rembourser un jour avant qu’il ne soit trop tard.“

Le 14 avril dernier, Pablo Fajardo et Luis Yanza se rendirent à San Francisco en Californie pour recevoir le prix Goldman pour la lutte environnementale. Le prix Goldman est l’équivalent du ‘Nobel vert’; il n’est pas possible d’obtenir plus que cela. Cette récompense est décernée chaque année à des héros populaires originaires de tous les continents. Avant d’aller à l’Opéra, de faire leur discours et de recevoir chacun leur prix, Pablo Fajardo et Luis Yanza donnèrent une conférence de presse à l’Hôtel Fairmont au 950 de la rue Manson. A peu de distance, dans une autre salle de conférence le porte-parole de Chevron , disait que la compagnie pétrolière tentait de se mettre en contact avec la fondation Goldman, mais “… personne n’est intéressé à écouter notre version de l’histoire.“ Le mardi 15 avril , le journal San Francisco Chronicle publia en couverture le portrait des deux équatoriens, ainsi qu’une page entière intitulée ‘Quand un écologiste n’est pas l’ami de l’Ecologie’, payée par Chevron et destinée à réfuter la reconnaissance témoignée à Fajardo, Yanza et les autres.

Cela ne fut jamais facile pour Pablo. De force, il a dû se séparer d’être chers. “Jusqu’à mon dernier souffle, je serai impliqué dans ce type de lutte“. Ils sont forts et nombreux ceux qui souhaiteraient mettre des bâtons dans les roues de Fajardo. Selon Michael Isikoff de Newsweek, l’influente équipe de relations de Chevron à Washington fait pression sur l’administration Bush afin que celle-ci retire les droits de douanes préférentiels accordés à l’Equateur, dans le cas d’une éventuelle condamnation de la compagnie pétrolière. Ceci signifie que l’état équatorien devra se mettre du coté de la multinationale ou subir les conséquences.

J’ai appris l’histoire du prix Goldman grâce à Guadalupe de Heredia du ‘Rassemblement des victimes de Texaco’. Très émue, elle me l’a racontée et je l’ai félicitée. Guadalupe a rectifié immédiatement : “Nous pouvons tous nous féliciter, ceci est un triomphe pour l’Equateur “.

Note de l’auteur: “Mon premier contact avec cette affaire se fit par l’intermédiaire de Pablo Fajardo. Quelques mois plus tard j’ai tenté de faire une entrevue avec les avocats de Chevron-Texaco, mais cela fut impossible. Ils me croient partial à cause de mes relations avec Pablo. Je ne peux pas leur en vouloir de me soupçonner. J’ai toujours l’intention de faire l’entrevue un jour, lorsque le premier verdict sera rendu public.“

Juan Fernando Andrade est un journaliste de Portoviejo en Equateur. Il écrit pour SoHo et Mundo Dinners et tient un blog. Il est scénariste de cinéma et batteur du groupe ‘Los Pescados’.


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